Archives pour la catégorie Non classé

A propos du prix d’une biographie

Une biographie d’une personne vivante ne peut être rédigée qu’avec sa participation. Elle doit rassembler ses souvenirs et des objets ou archives qui les étayent et les enrichissent.  Ensuite elle parle au biographe, parfois péniblement, qui s’efforce d’y mettre de l’ordre et d’en tirer un texte attrayant.

Combien d’heures d’entretien pour rédiger 150 pages ? L’expérience montre qu’on peut produire au mieux quinze pages et plus fréquemment dix pages à l’issue d’un entretien de deux heures (voire trois) avec la personne « à biographier ». Grosso modo pour produire 150 pages d’un ouvrage en format A5 avec une police type « Garamond 11 » il faut 15 entretiens. Sachant que deux heures de face à face induisent quatre à cinq heures de rédaction, chaque entretien signifie six à sept heures de travail pour le biographe, donc 240 / 280 euros d’honoraires sur la base d’un tarif horaire de 40 euros, souvent considéré comme normal (voyez le tarif horaire du réparateur de votre machine à laver la vaisselle !).

280 euros, c’est d’ailleurs le tarif avancé par une plateforme comme « votrebiographie.com» sachant que dans ce cas le rédacteur du texte n’en empoche qu’une partie car il faut bien rémunérer l’intermédiaire ! Le biographe qui travaille « en direct » se contentera sans doute de 200 euros l’entretien car il doit bien vivre.

Résumons : si on a passé contrat avec un biographe, pour 150 pages désirées, on doit s’attendre à 15 entretiens, environ 3 000 euros à débourser, à quoi il faudra ajouter le prix des livres. Pour en imprimer cinquante exemplaires en noir et blanc par les techniques numériques il faudra payer environ 500 euros de plus, on en est à 3 500 euros, c’est déjà un joli budget pour la plupart des gens. Bien sûr le biographe est toujours libre de réduire quelque peu sa facture, par sympathie ou parce que la concurrence l’y pousse. Et souvent il le fait. Mais restons-en à ces 3 500 euros pour lesquels le client reçoit 50 exemplaires d’un ouvrage à couverture couleur avec à l’intérieur autant de photos en noir et blanc qu’il le souhaite.

Oyez, braves gens, il existe une plateforme nommée « Plume d’éléphant » qui pulvérise les prix. Que disent-ils ?

Ils proposent plusieurs formules, en fait plusieurs volumes de rédaction, allant de 50 pages à 250 pages. L’échelon « 150 pages », baptisé poétiquement « Novello » est facturé 2 000 euros, avec 10 exemplaires gratuits. Une aubaine ! Moi, client, j’économise au moins 1 500 euros par rapport à ce que m’aurait coûté la prestation d’un biographe contacté « en direct ». Champagne.

En fait on est dans un système dit lowcost. Comme chez Ryanair on a le billet de base pas cher, comme chez Ryanair le petit (ou grand) personnel est brimé et comme chez Ryanair tout ce qui dépasse, y compris les nécessités les plus ordinaires, est facturé à un prix prohibitif, genre cinq euros la cacahuète.

Démonstration.

Si vous vous contentez de vos 150 pages et de vos dix exemplaires avec aucune photo, ni en couverture ni ailleurs, vous ne payez en effet que 2 000 euros à « Plume d’éléphant ». Mais dix exemplaires, c’est très peu. Pour distribuer votre biographie à vos enfants, petits-enfants, et amis fidèles il faudra viser cinquante. Soit quarante autres que « Plume d’éléphant » vous facture 1 000 (mille) euros ! Ce qui nous met l’exemplaire à 25 euros alors que son vrai prix serait de l’ordre de 7 à 10 euros … Donc, 2 000 plus 1 000 font 3 000 et ce n’est plus tout à fait aussi attrayant. Admettons aussi que vous vouliez introduire ici et là dans l’ouvrage 8 (huit) pages de photos essentielles à l’illustration de votre propos, elles vous seront facturées 300 (trois cents) euros. Pour le coup l’addition grimpe à 3 300 euros. Et si vous voulez une photo sur la couverture du livre, c’est encore 100 euros de plus (alors que ce n’est pas plus cher que si la couverture était blanche), on est donc à 3 400 euros, autant dire au même prix que le biographe classique.

Mais le plus important est sans doute ailleurs. L’argumentaire de « Plume d’éléphant » assure que le livre de 150 pages sera le fruit de huit heures d’entretien. Chaque entretien dure deux heures, donc le client s’attend à ce que quatre entretiens suffisent. Or il est généralement admis que pour rédiger 150 pages il faut plutôt en passer par quinze entretiens, presque quatre fois plus ! Le livre est-il imprimé en caractères énormes avec une mise en page extraordinairement consommatrice d’espace ? Le biographe de « Plume d’éléphant » applique-t-il une méthode formidablement productive ? Passe-t-il outre les règles de la maison en pratiquant beaucoup plus d’entretiens que prévu ? Serait-il, de ce fait, sous-payé, comme on l’est chez Ryanair ? Mystère.